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Paul Delacroix a vécu les premiers jours d'occupation à Sud-Aviation. Que faisiez-vous en Mai 68 ?
J'étais jeune acheteur à l'usine Sud-Aviation de Bouguenais. Le conflit couvait depuis longtemps. Les ouvriers réclamaient une augmentation. Le 13 mai, il y a eu un mot d'ordre de grève national. Les portes de l'usine étaient bouclées de l'extérieur. Le travail a repris le 14 au matin. L'après-midi, il y a eu un nouveau débrayage. Un gros millier de gars ont défilé dans l'usine. Nous étions non grévistes, on se faisait tout-petits. À 16 h, l'usine a été bouclée. Les chaudronniers ont soudé les portes. La direction a été séquestrée avec quelques cadres. On aurait pu partir, mais on a traîné, pressentant que l'on vivait un moment historique. Au bout d'un certain temps, il n'était plus question de sortir. On a dormi dans les bureaux. La cantine tournait. L'ambiance était bon enfant. Nous sommes restés deux jours avant d'obtenir une permission de sortie avec l'engagement de revenir. À la maison, j'avais un message du député gaulliste Benoit Macquet, que je connaissais. Le préfet voulait me voir. Pour savoir si l'occupation aller durer longtemps. Je lui ai répondu qu'à mon sens, les grévistes rentreraient chez eux avant trois jours. Ils l'ont fait un mois plus tard... Tout le monde peut se tromper. Sourire.
Votre meilleur souvenir ?
Les folles soirées à peindre des slogans sur les routes. Des slogans d'un faible niveau, du genre « Les cocos à Moscou ». Il y avait un côté petite guerre. L'un des compagnons avait une station-service. On avait donc de l'essence. Un autre était cascadeur. Il nous fournissait des voitures bricolées. Je ne sais pas si ces véhicules étaient assurés... Nous avons aussi passé de bons moments dans un resto tenu par un ancien militaire, sur les bords de Loire.
Des regrets ?
D'avoir coupé avec certains amis à cause de 68. Lorsque nous avons repris le travail, il y a eu des clans grévistes-non grévistes.
Ce que 1968 a changé dans votre vie, dans votre façon de travailler ?
J'ai surtout appris que des gens pouvaient virer casaque avec facilité et que l'on pouvait tout acheter. Il n'a pas fallu attendre longtemps pour que le syndicat FO devienne l'allié objectif de la direction.
Recueilli par
Thierry BALLU.