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Manif du 13 mai 1968 à Nantes, les forces de l'ordre chargent, place Salengro. : CHT, photo Jacky Péault« Réputation catastrophique »
Quand il arrive à Nantes en janvier 1967, Jean-Emile Vié collectionne les états de service plutôt flatteurs : directeur de cabinet du chef de la Sûreté nationale, patron des Renseignements généraux pendant six ans, préfet de Champagne. Une carrière qui a forgé chez lui une certaine idée de l'autorité, de la société, de l'ordre. « Un jour, raconte-t-il, Olivier Guichard m'a appelé. Il m'a proposé de venir à Nantes comme préfet. J'ai accepté. Pourtant, à ce moment-là, la réputation du département était catastrophique avec une industrie vieillissante, en cours de reconversion difficile et une tradition de syndicalisme offensif... Quand je suis arrivé, on sortait de 63 jours de grève aux chantiers de Saint-Nazaire... »
Pendant les événements qui vont enfiévrer Nantes de février à juin 68, Jean-Emile Vié se montre inflexible. Le 14 février, il réprime violemment et par la ruse l'occupation du rectorat par un millier d'étudiants qui réclament, entre autres, la mixité des cités universitaires. « J'avais négocié que si les manifestants acceptaient d'évacuer le rectorat sans incident, rien ne serait intenté contre eux. Mais une fois en dehors, je n'étais plus tenu par mon engagement. J'ai donné l'ordre de matraquer et d'arrêter les meneurs. » Quarante-cinq personnes sont arrêtées. « Leurs revendications n'étaient absolument pas fondées, résume-t-il froidement. Il n'était pas question pour nous de transformer les cités universitaires en baisodromes... »
Mais c'est surtout le 13 mai que le préfet se distingue. Ce jour-là, 20 000 ouvriers et étudiants sont dans la rue. En fin de journée, place Salengro, on démonte, dévisse, dépave. Un chantier voisin est désossé pour bâtir plusieurs barricades. Une poignée de 150 irréductibles se ruent sur les grilles de la préfecture, envahissent le jardin. Brûlent la voiture du préfet. Policiers et gendarmes essuient des jets de pavés et de boulons. Le drapeau rouge flotte sur la préfecture.
Replié dans son bureau, Jean-Emile Vié envisage le pire. Téléphone au ministère de l'Intérieur. « C'est M. Dannaud, chef de cabinet du ministre, qui m'a répondu. Je lui ai demandé l'autorisation d'ouvrir le feu sur les émeutiers. Il m'en a dissuadé... et suggéré de me réfugier dans la sous-préfecture de Châteaubriant. J'ai refusé. Pas question de fuir. Ce serait le déshonneur. » Fatigués par deux heures de guérilla urbaine, les manifestants finissent par refluer. On revient de loin.
« Commune de Nantes »
Quarante ans après cette journée, Jean-Émile Vié ne renie rien. Une analyse qui fait froid dans le dos : « Si j'avais ordonné de tirer, il y aurait peut-être eu des blessés voire des morts... Mais ça n'aurait pas changé le cours des choses. Sans doute ma carrière de préfet se serait achevée. Mais il fallait faire preuve de fermeté... »
Après le 13 mai, les grèves se généralisent. Sud-Aviation. Puis l'ensemble des entreprises du département. « Au total, estime l'ancien préfet, 250 000 personnes dont 72 000 étudiants et lycées sur une population active de 550 000, cessèrent toute activité. » Même Mgr Vial, évêque de Nantes, soutient les grévistes. Au grand dam de Jean-Émile Vié : « C'était un évêque rouge. Le jour de la Pentecôte, il a affirmé en chaire que le Saint-Esprit était descendu sur les manifestants... »
Un petit temps de réflexion. Et Jean-Émile Vié conclut : « La situation en Loire-Atlantique fut exceptionnelle par l'ampleur qu'y connurent les événements de mai 68, par la tentative de prise de pouvoir qui n'eut lieu nulle part ailleurs, par le climat de violence qui s'instaura... C'est donc à bon escient que l'on peut parler de la Commune de Nantes. »
Joël BIGORGNE.
(1) Un préfet au XXème siècle, Paris, L'harmattan, 2002, 568 pages.
(2) Ouest-France, 19 mai 1998.
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