« Déposer un bouquet de fleurs, c'est exprimer sa peine »
Laëtitia Nicolas, chercheur en anthropologie : « Maintenant, on marque plus le désordre, c'est-à-dire l'enfant qui disparaît avant le parent. » : Photo D.R.
Laëtitia Nicolas est chercheur en anthropologie dans les Alpes-de-Haute-Provence. Elle interviendra demain à Nantes, dans le cadre d'un séminaire sur la mort. Cette spécialiste a mené une étude sur les bouquets de fleurs déposés sur les lieux d'accidents de la route.
Qui dépose ces bouquets au bord des routes ?
« Ce sont en général les parents, et plus souvent la mère. Les couples ne sont d'ailleurs pas toujours d'accord. Les hommes et les femmes ne vivent pas le deuil de la même manière. Les amis aussi peuvent déposer des fleurs. »
Déposer ces bouquets, c'est revenir sur les lieux et ce peut être difficile, non ?
« Oui. Les gens n'arrivent pas à l'expliquer. Certains n'ont justement pas voulu en mettre parce que ça leur serait insupportable. Cela leur apparaît presque malsain de poser un bouquet alors que c'est un endroit où ils passeront très régulièrement. J'ai rencontré un couple dont la femme dépose les fleurs. Et l'homme ne le supporte pas. Lui, il dit qu'avoir la tombe, ça lui suffit. Et pour lui, croiser d'autres bouquets, c'est déjà terrible. »
Pourquoi ces fleurs sont-elles le plus souvent déposées par des parents qui ont perdu leur enfant et pas l'inverse ?
« On marque plus le désordre, c'est-à-dire l'enfant qui disparaît avant le parent. C'est ce que l'on appelle la mauvaise mort, qui est complètement intolérable. C'est vrai qu'elle l'a toujours été, mais aujourd'hui, elle est extrêmement marquée. Dans mon étude, la personne la plus âgée pour laquelle on avait déposé un bouquet devait être âgée d'une quarantaine d'années. Ces morts-là sont moins marquées parce qu'elles sont plus dans l'ordre des choses. »
Que veut-on signifier par cet acte ?
« Parfois, les gens sont clairement militants et conscients de leur message. Ils veulent dire «faîtes attention, la route c'est dangereux». En général, ces bornes de mémoire sont très claires : elles ont un message écrit avec le nom, le prénom du défunt, son âge, les circonstances de la mort et un message d'alerte. Ou alors, c'est pour exprimer sa peine. C'est alors un geste spontané, affectif et passionnel, qui veut aussi appeler une compassion ».
En somme, ce geste, c'est aussi la démonstration de la peine...
« C'est la visibilité de l'émotion. On a de la peine. On le montre. On montre l'intime. »
Est-ce que cela peut faire du bien aux proches ?
« Oui. Cela peut faire partie du processus de deuil. »
À certains automobilistes de passage, ces bouquets font froid dans le dos...
« Il y a aussi des gens qui ne les voient pas. Mais généralement, ces fleurs dérangent. Ou attirent la compassion, ça dépend. »
En quoi ces bouquets sont-ils différents des silhouettes noires, pour les familles ?
« La silhouette, c'est une démarche étatique. En général, c'est posé par les préfectures dans un but clair : faire de la prévention routière. Souvent, les parents ne sont pas consultés. Ce qui pose généralement problème. Dans les Alpes-de-Haute-Provence, par exemple, elles ont été enlevées. Ou alors, elles sont personnalisées, parce que c'est trop insupportable. Sur la silhouette de leur proche, les gens vont alors mettre un bouquet, un nom, une touche personnelle. Cela rappelle moins la mort. Parce que la silhouette, pour tout le monde, c'est quelque chose de terrible. »
Propos recueillis par Anne-Hélène Dorison
« La mort », séminaire organisé par l'équipe de recherches en sciences sociales appliquées à la cancérologie, lundi 19 et mardi 20 mai, à la maison des sciences de l'homme, 21 bd Gaston-Doumergue, à Nantes. Laëtitia Nicolas interviendra à 9 h mardi matin.
Presse-Océan